
Inès ou l’art de réinventer la cuisine ivoirienne
À seulement 24 ans, Inès Moh incarne une nouvelle génération qui fait dialoguer héritage et modernité avec une sensibilité remarquable. Née et élevée en Côte d’Ivoire, elle vit aujourd’hui à Paris où elle poursuit un master en architecture et s’est peu à peu imposée sur les réseaux sociaux comme une voix singulière autour de la cuisine ivoirienne. Sur son compte Instagram @nessliciouus, chaque assiette raconte bien plus qu’une simple recette : on y retrouve un regard esthétique très affirmé, une attention presque architecturale portée aux couleurs et aux textures, mais aussi une volonté sincère de faire voyager la gastronomie ivoirienne au-delà de ses frontières. Chez Inès, la cuisine devient à la fois refuge, langage intime et terrain d’expression.
Une passion née presque par hasard
Rien, pourtant, ne prédestinait Inès à faire de la cuisine une part si importante de son quotidien. En grandissant en Côte d’Ivoire, elle explique ne pas avoir particulièrement cuisiné : dans de nombreuses familles, l’organisation domestique repose souvent sur plusieurs personnes, et les enfants sont assez peu confrontés aux tâches quotidiennes. C’est en arrivant à Paris pour ses études supérieures que le contraste devient évident ; soudain, il faut apprendre à gérer un appartement, à faire les courses, à préparer ses repas.
Au début, elle contourne l’exercice : les restaurants et les services de livraison deviennent une solution simple et rapide. Puis le Covid arrive, et avec lui le premier confinement. Les restaurants ferment, les livraisons disparaissent temporairement, les journées se vident. Ne sachant pas quoi faire pour s’occuper, elle se tourne vers la cuisine.
En effet, c’est presque par curiosité qu’Inès commence à reproduire les plats qu’elle avait l’habitude de commander. Elle regarde des recettes, fait ses courses différemment, expérimente. Très vite, elle se rend compte qu’elle y prend un plaisir inattendu : les heures passent sans qu’elle s’en aperçoive, et la cuisine cesse d’être une contrainte pour devenir un moment presque suspendu. Peu à peu, une nouvelle dimension s’ajoute : le dressage. Elle commence à réfléchir à la manière dont ses plats pourraient être plus beaux, plus harmonieux, jouant sur les couleurs, les textures et la présentation. Comme elle le dit elle-même “les yeux mangent d’abord”.
Elle commence alors à partager ses créations sur son compte personnel en 2020, avant qu’on ne l’encourage à créer un compte dédié à ses plats. En 2023, elle lance officiellement @nessliciouus, son compte instagram mettant en avant ses créations. La réaction dépasse largement ses attentes : en moins de 24h, près de mille personnes s’abonnent. L’enthousiasme est immédiat, mais il s’accompagne aussi d’un doute profond. Face à l’engouement, Inès prend peur, se questionne et hésite à publier, se demandant si ce qu’elle fait est réellement à la hauteur, ce qui la poussera à mettre son compte en pause pendant près de deux ans...
Ce n’est qu’en 2025 qu’elle décide finalement de se lancer pleinement et, comme au premier jour, le succès fut immédiat. Inès prend confiance et prend la décision de faire sa première publication TikTok qui devient virale dès le lendemain, atteignant plus d’un million de vues ; ce moment agit comme un déclic et lui donne la confiance nécessaire pour continuer à partager son univers.
Une cuisine entre héritage et adaptation
Si Inès met aujourd’hui la cuisine ivoirienne à l’honneur, c’est avant tout parce qu’elle représente pour elle un lien profond avec son enfance. Mais plutôt que de reproduire les recettes exactement telles qu’elles existent dans leur contexte d’origine, elle cherche à les adapter à la réalité de sa vie parisienne.
À Abidjan, certains plats nécessitent du temps, de l’espace et des gestes parfois impossibles à reproduire dans un appartement parisien. Les sauces peuvent mijoter pendant des heures, les bananes plantain se braisent traditionnellement sur la braise, les ingrédients se pilent longuement. À Paris, le rythme est différent : les journées sont plus chargées, les cuisines plus petites, et la vie quotidienne ne permet pas toujours de reproduire ces gestes à l’identique.
Plutôt que de considérer cela comme une contrainte, Inès y voit une opportunité créative. Elle explore la manière dont ces plats peuvent évoluer, s’adapter, dialoguer avec d’autres influences. Ainsi, la banane plantain braisée peut être revisitée au four, tandis que l’attiéké (semoule de manioc emblématique de la cuisine ivoirienne) peut s’associer à un tataki de thon, créant un pont inattendu entre traditions culinaires.
Cette approche ne fait pas toujours l’unanimité. Certains saluent l’audace et la créativité ; d’autres considèrent que les recettes traditionnelles ne devraient pas être modifiées. Pour Inès, pourtant, la modernisation n’est pas une trahison mais une manière de faire voyager la cuisine ivoirienne. Elle rappelle d’ailleurs que les sushis que l’on consomme en Occident ne sont pas toujours identiques à ceux que l’on trouve au Japon, tout comme les pâtes servies en France diffèrent parfois de celles que l’on mange en Italie. Pour elle, ces transformations témoignent simplement de la capacité d’une cuisine à s’exporter, à évoluer et à rencontrer d’autres cultures.
Là où les souvenirs deviennent cuisine
Lorsque l’on demande à Inès quels plats représentent le mieux ses racines, deux images très différentes surgissent immédiatement, chacune portant à sa manière un fragment de son histoire. Le premier est presque un symbole national : le foutou banane accompagné de sauce graine, un plat que beaucoup considèrent comme l’un des favoris des Ivoiriens. Il demande du temps, de la patience et se prépare souvent lors des moments particuliers, tel le poulet rôti du dimanche dans les familles françaises. Inès se souvient aussi d’un épisode marquant qui a profondément marqué les esprits en Côte d’Ivoire pendant la crise électorale de 2010-2011 : un cœur se serait dessiné dans la sauce graine d’une dame qui cuisinait en extérieur, filmée à la télévision, un détail devenu le temps d’un instant, un symbole d’espoir et de paix dans une période difficile.
À côté de ce plat emblématique, Inès évoque un souvenir beaucoup plus intime : le pain brochette, ce sandwich simple et savoureux vendu à la sortie des écoles, composé d’une baguette garnie de brochettes et de condiments. C’était pour elle le goûter par excellence, celui que tous les élèves allaient chercher à la fin de la journée avant de rentrer chez eux. Aujourd’hui encore, c’est l’un des premiers mets qu’elle s’empresse de retrouver lorsqu’elle retourne en Côte d’Ivoire, comme si certaines saveurs avaient le pouvoir immédiat de faire resurgir l’enfance.
Mais la cuisine, dans la vie d’Inès, n’est pas seulement un lien avec ses souvenirs ; elle est devenue avec le temps un véritable refuge. Entre ses études d’architecture exigeantes et le rythme intense de la vie parisienne, cuisiner représente pour elle un moment suspendu, presque méditatif. Lorsqu’elle est en cuisine, explique-t-elle, le temps semble ralentir : elle se concentre sur les gestes, les textures et les couleurs, et les heures peuvent passer sans qu’elle s’en aperçoive. Ce qui avait commencé comme une nécessité quotidienne est ainsi devenu un espace profondément apaisant, une manière de se recentrer dans un quotidien souvent chargé.
Faire rayonner la gastronomie africaine
Au-delà de sa pratique personnelle, Inès porte également un regard très conscient sur la place encore limitée de la cuisine africaine dans l’univers gastronomique plus éditorial ou médiatique. Elle se réjouit toutefois de constater que les choses évoluent : les cultures africaines suscitent aujourd’hui une curiosité croissante, et la gastronomie devient l’un des vecteurs les plus puissants pour donner envie de découvrir un pays africain.
Pour elle, la cuisine constitue une véritable vitrine culturelle. Elle permet de raconter une histoire, d’éveiller la curiosité et d’ouvrir la porte à d’autres formes de découverte. Mais cette mise en lumière doit rester équilibrée : elle exprime notamment le souhait que la popularisation de certains produits africains ne conduise ni à une inflation excessive ni à une appropriation déconnectée de leurs origines.
Dans cette perspective, Inès estime que les Africains et les afro-descendants ont également un rôle important à jouer dans la valorisation de leur propre patrimoine culinaire. Montrer qu’il existe une gastronomie africaine raffinée, créative et contemporaine est, selon elle, une manière essentielle de faire évoluer les regards. Elle cite d’ailleurs le travail du chef Mory Sacko comme un exemple inspirant de cette alliance réussie entre tradition et modernité.
L'art de recevoir selon Inès
Chez Inès, la cuisine ne se limite jamais à ce qui se trouve dans l’assiette. Elle s’étend naturellement à l’atmosphère, à la table et au rituel de préparation. Parmi les moments qu’elle affectionne le plus, elle évoque celui du retour des courses : la musique qui résonne dans l’appartement, les ingrédients que l’on range soigneusement, les bocaux que l’on remplit, les aliments que l’on organise avec précision. Un moment simple, presque silencieux, mais déjà chargé de promesses.
Son moment idéal autour d’une table ressemble d’ailleurs à une scène qu’elle aurait pensée plusieurs jours à l’avance. Un dîner un dimanche soir, avec un mélange d’amis et de famille. Une table construite peu à peu tout au long de la semaine, comme on compose un décor sensible, et qu’elle prend plaisir à voir prendre forme. Les plats seraient dressés à l’assiette, avec soin et délicatesse. L’ambiance, chaleureuse, avec lumières rouges tamisées, presque enveloppante.
Bonus : L’évasion selon Inès
Lorsqu’on lui demande enfin quel type de voyage lui ferait aujourd’hui le plus de bien, Inès imagine des vacances très différentes de celles qu’elle a connues jusqu’ici. Elle rêve d’un séjour calme et reposant, loin des programmes trop chargés et des journées minutées. Un endroit où l’on pourrait prendre le temps d’aller au spa, de se faire masser, de ralentir vraiment.
Mais il y aurait malgré tout une activité qu’elle aimerait glisser dans ces voyages : des cours de cuisine chez l’habitant. Apprendre les gestes d’une cuisine marocaine, indonésienne ou italienne, comprendre un pays à travers ses recettes et ses produits locaux. Une manière, encore une fois, de voyager par les sens et de continuer à tisser ce lien profond entre culture, cuisine et partage.
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